Squashlibre

La logique économique d’un club de squash

Article paru le 11/07/2012

On peut s’évertuer à faire fonctionner un club de squash depuis vingt-huit ans, et s’interroger encore sur la logique économique de cette activité, et sur le fait de la conseiller à un jeune entrepreneur, aussi enthousiaste soit-il, plus particulièrement dans un pays comme la France.

Pourquoi la France? Parce que c’est le pays à la fiscalité la plus élevée au monde,en concurrence avec la Suède il est vrai, mais sans la même morale publique et politique. Un pays où la masse d’argent public est telle qu’elle autorise les comportements les plus aberrants, les dépenses les plus folles en terme d’équipements collectifs territoriaux, et induit une corruption endémique, alors même que la dette publique nationale atteint des sommets se perdant dans les nuages, ce qui autorise de nombreux décideurs à ne pas les voir.

Quel rapport avec le squash me direz-vous? Il est évident, en ce sens que c’est une activité de loisir et qu’en France où le socialisme s’est taillé un franc succès à l’ombre du capitalisme, les classes moyennes ont réussi à faire supporter par l’argent public le coût de leurs loisirs sportifs et culturels lorsque cela est possible, ce qui semble très naturellement faire partie des missions régaliennes de notre Etat obèse.  Cette logique permet de butiner sans choisir et entraîne dans bien des cas la dévalorisation du secteur considéré car dans notre système économique ce qui est gratuit n’a pas de valeur. Grâce aux économies réalisées chez lui, le fameux sportif français au comportement citoyen encouragé par le ministère peut s’autoriser une escapade payante pour des loisirs à l’étranger en tant que consommateur où il sera accueilli les bras ouverts aussi longtemps qu’il paiera, ce qui ne semble pas le troubler puisqu’on n’est pas en France.

Bien évidemment la gratuité n’existe pas, elle est supportée par la fiscalité mais aussi par l’usage des contrats aidés concernant la plupart du temps des jeunes peu payés en situation précaire dont l’exploitation permet à des parents de payer une garderie quasi gratuite pour leurs enfants. Car le secteur associatif sportif permet de résoudre à bon marché le problème de l’occupation des jeunes en dehors des heures scolaires en entretenant l’idée que la pratique sportive relève des compétences de l’Etat alors que ce sont les collectivités territoriales qui assument en majeure partie les coûts du système, l’Etat ne s’intéressant qu’au sport de haut-niveau, situation parfaitement perceptible en ce qui concerne le squash et sa fédération.

S’il est difficile de rentabiliser des installations sportives privées dans un tel contexte français, faut-il pour autant encourager des jeunes à intégrer des filières de formations aux « métiers » du sport censés exister en-dehors du secteur privé? Par le passé la filière Staps n’était destinée qu’à la formation des professeurs d’EPS pour l’Education Nationale. Puis l’ouverture forcée de la filière à tous les jeunes bacheliers au milieu des années 90, en provoquant un afflux massif d’étudiants, a clairement démontré que les débouchés y sont excessivement faibles et que cette filière mène à tout à condition d’en sortir. En réalité les collectivités territoriales qui commencent à compter les sous se retrouvent en pleine contradiction: conserver une sorte de monopole sur les activités sportives mais ne pas embaucher de personnel selon le statut tellement envié mais beaucoup trop onéreux de la fonction publique territoriale. Il reste à confier le bébé au secteur associatif qui continuera de servir des compléments de salaire à des professeurs d’EPS et d’utiliser toutes les ficelles des stages de qualification pour exploiter des jeunes précaires. Pour le reste on comptera sur le bénévolat. Cette attitude, pour hypocrite qu’elle soit, n’empêche pas les municipalités de construire des installations dont elles confient en partie la gestion à des associations, bidouillant une espèce d’économie mixte dans laquelle les pertes seront de toutes façons socialisées. D’accord pour payer les installations, souvent d’ailleurs à des prix qui pourraient faire l’objet de rapports de la Cour des Comptes, mais pas d’accord pour payer du personnel. Les jeunes diplômés des « métiers du sport » ont donc de fortes chances d’être embauchés par des associations (mais de très nombreuses associations fonctionnent sans aucun salarié) avec tous les aléas que représentent les changements du bureau, et l’absence de perspectives d’évolution de carrière. Remarquons d’ailleurs que dans le secteur sportif privé la situation n’est guère différente et que, époque aidant, la majorité des emplois est constituée de contrats à durée déterminée. Toutefois si des aspects peuvent paraître communs entre le secteur privé et le secteur para-public, il existe un fossé abyssal entre les deux systèmes: l’amortissement des installations et la fiscalité.

L’opulence passée de l’Europe occidentale a tendance à brouiller l’esprit des politiques et des fonctionnaires européens qui, sous la pression de lobbies divers amènent les normes minimales du confort public à des niveaux de moins en moins compatibles avec la réalité économique. Il s’ensuit une élévation des coûts de construction des installations sportives, que celles-ci soient publiques ou privées, rendant de plus en plus problématique la possibilité de les financer même en recourant à une réelle participation de leurs utilisateurs. C’est le pari du secteur privé, mais ça n’est qu’en traînant les pieds que le secteur public l’admet, et uniquement sous la pression d’une baisse inéluctable des subventions. Et c’est ici qu’intervient la deuxième différence entre les deux modes d’exploitation: une différence de fiscalité aberrante. La TVA est bien évidemment la première puisque, même si la loi demande à des associations sportives de la restituer lorsque l’activité concernée s’assimile à du commerce, je ne connais personnellement aucun club de squash abrité dans des locaux municipaux qui soit passé sous le régime de la TVA malgré l’évidence de l’activité commerciale. Et pourtant certaines d’entre-eux vendent même du matériel ! Or, pour les sociétés de service ayant pour clients des particuliers, la TVA représente un impôt sur le chiffre d’affaire de 19,6%, et c’est très précisément le cas d’un club de squash privé. Les associations abritées dans des locaux municipaux sont également exonérées du nouvel impôt CFE qui vient de remplacer la taxe professionnelle, et bien sûr de nombreuses contraintes et variées qui ne frappent que l’entreprise privée. Or si l’on peut légitimer une partie de ces mesures lorsqu’un réel service social est rendu, cela devient moins évident lorsque l’activité exonérée est clairement commerciale et ne fait finalement que vendre une prestation à des consommateurs. Puisque la mode est au comportement « citoyen », le seul comportement « citoyen » de ces associations serait de restituer la TVA à l’Etat pour l’aider à combler le Grand Trou. Ces disparités entre secteur associatif et secteur privé entraînent des distorsions de concurrence totalement insurmontables lorsque les deux secteurs se font face et c’est la raison pour laquelle l’investissement dans le sport est regardé avec méfiance par le secteur bancaire. Un responsable d’agence n’hésitera pas à vous expliquer qu’une fois votre projet financé et votre club ouvert, vous aurez l’air d’un con si la ville ouvre un club municipal en face de chez vous. Et là vous risquez de manquer d’argument.

En réalité de nombreux responsables politiques locaux aimeraient bien se désengager de certaines activités sportives mais le discours officiel du ministère est que le sport est intégrateur et sa pratique citoyenne. C’est un mythe qui commence à sérieusement avoir du plomb dans l’aile en particulier après la publication des conclusions de l’Agence pour l’Education par le Sport parue début février où l’on peut lire « le mythe du sport intégrateur n’a pas résisté à l’épreuve du terrain ». L’erreur serait de conclure que le mythe n’est qu’une imposture, en oubliant la dimension éducative des pratiques sportives. Or s’il y a eu effectivement imposture c’est plus au niveau de l’utilisation de l’argent drainé au nom de l’intégration et dépensé la plupart du temps pour le haut-niveau ou le prestige.

Mais encore une fois, en France, les grands principes ont autorisé les petites combines, principalement du fait du manque de contrôle sur l’utilisation de l’argent public, en particulier dans le secteur sportif où tout le monde essaie d’atteindre le foin du râtelier. Si l’on définissait plus clairement ce qu’est l’intérêt public dans le domaine sportif, les aides légitimes envers les populations défavorisées ne seraient pas détournées au profit des catégories sociales qui ne sont pas dans le besoin et il serait considéré comme logique de payer une prestation à un BE par exemple. Il ne faut pas chercher bien loin la raison de la désaffection des formations professionnelles de type BE par les fédérations: existe-t-il un marché pour ces formations, autrement dit les clients existent-ils ? Lorsque j’ai passé le BE2 en 1998, la grande majorité de mes condisciples n’était là que pour accéder au concours de la Jeunesse et Sport et intégrer la quiétude de la Fonction Publique, et surtout fuir les incertitudes du secteur privé. Un tel comportement est très éclairant sur le marché du sport en France. Aussi longtemps que le mythe de la gratuité de la prestation sportive sera entretenu il contribuera à la faiblesse des débouchés des jeunes formés aux métiers du sport.

Toutefois au regard de la grave crise de société que traverse l’Europe de l’Ouest, même si les collectivités reconnaissent leur impuissance à financer des projets à l’intérêt collectif douteux, et cèdent leur place au secteur privé, ça n’est pas pour autant que la population va spontanément suivre le mouvement et autoriser  des investissements nécessaires à la construction d’équipements à vocation locale comme un club de squash en acceptant de payer là où hier encore on lui vantait les mérites de la gratuité. Sans compter que la pérennité d’un club de squash privé, qu’il soit à but lucratif ou coopératif, passe par des rentrées d’argent suffisantes qui ne sont pas exclusivement la location des courts. Les apports que constituent un bar et une boutique sont des recettes indispensables à l’équilibre financier, et l’on constate que la tendance est à l’économie sur le bar, et à la recherche incessante du meilleur prix sur internet pour le matériel. Malgré tout il ne faut pas perdre de vue qu’un club de squash, par définition, fonctionne selon une logique locale, et que, si les considérations évoquées plus haut sont pertinentes selon un fonctionnement générale relatif à la France, les conditions particulières aux différentes villes et territoires forment un paysage très varié et contrasté.

La première différence, évidente, est la conséquence du centralisme imbécile qui sévit en France avec une logique propre à la région parisienne où de nombreux clubs sont saturés malgré des tarifs qui seraient considérés comme prohibitifs ailleurs, mais qui ne sont que la conséquence de l’offre et la demande ainsi que des coûts délirants au mètre carré. Ailleurs en France, les différences de climat du nord au sud, la proximité du littoral ou des pistes de ski, la situation du club à l’intérieur de la ville ou dans une zone d’activité périphérique, par les micro-climats économiques qu’elles engendrent, ne peuvent qu’amener des réponses spécifiques à chacun.

Il se dégage toutefois à l’heure actuelle deux modèles: l’un plutôt multi-sports, combinaison de squash, badminton, fitness, ou autre, et un modèle reposant principalement sur une offre réelle de restauration en plus du squash, où d’ailleurs la simple exploitation de la restauration suffirait à faire tourner l’ensemble. Et depuis quelque temps les deux modèles se combinent avec des clubs récents qui offrent à la fois du multi-sports et un restaurant. Cela semble en effet l’idéal même si les investissements que nécessitent de tels projets tirent immanquablement les coûts vers le haut. Le troisième modèle, qui date du début des années 80, repose sur la simple location de courts de squash et l’exploitation d’un bar et d’une boutique. Il n’est pas condamné et de nombreux clubs de ce type s’en sortent plutôt bien mais il est vrai que diversifier les activités peut, dans une certaine mesure, limiter les risques d’une formule qui a vieilli. Toutefois les coûts de plus en plus élevés de construction éloignent inexorablement l’économie du squash du secteur des passionnés désargentés car, à moins de gagner au loto, le retour sur investissement est trop aléatoire pour autoriser des emprunts importants.

Le modèle des années 80 faisait principalement référence à la Grande-Bretagne où il existe une réelle vie à l’intérieur des clubs due à une organisation de la journée très spécifique. C’est la raison pour laquelle il a en grande partie échoué. Le modèle allemand, contemporain du modèle français et porteur d’investissements beaucoup plus importants a révisé la formule de ses clubs en les diversifiant et en réduisant le nombre de ses courts de squash (tout en le maintenant nettement au-dessus de la moyenne française). Il n’existe pas de formule infaillible en France pour gagner à tous les coups, mais manifestement, depuis quelques mois en France les nouveaux clubs semblent faire le pari de la taille et de la qualité. C’est semble-t-il la meilleure réponse à ma question de départ, il ne reste plus qu’à souhaiter que ce pari soit récompensé par le succès.

Yves Moineau

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